L’entreprise publique algérienne en quête de manager

Par Hocine KEDADRIA
Durant les années 80, J’étais avec un ami, dans une entreprise qui venait de rendre public son plan de redressement. Nous pensions à l’époque voir surgir un quelconque changement. On avait beaucoup parlé de redressement. Des lois avaient précédé et accompagné celui-ci. Des contrats de performance ont été signés avec l’Etat et le trésor public.
Sur le plan juridique et financier tout était donc prêt pour relancer la machine économique en général et l’entreprise en particulier. Néanmoins parler de redressement ou de réhabilitation de l’entreprise, me disait mon ami, sans se référer à l’organisation de celle-ci et à la façon de gérer, c’était encore une fois fuir en avant, esquiver l’essentiel et retomber, quand il sera trop tard (le cas d’aujourd’hui) dans la case départ. Certains, de ce qui précède, avaient pris mon ami pour quelqu’un de pessimiste, mais pour lui ce n’est pas à cela qu’il fallait penser, mais plutôt à la manière d’organiser l’entreprise. Mais en parlant d’organisation, il me disait qu’il faut penser à l’entreprise car celle-ci est le symbole même de l’organisation il voulait dire par là qu’il fallait songer au redressement de l’entreprise d’une manière globale en abordant les côtés juridiques et financiers certes, ajouter l’aspect managérial c’est encore mieux ! Il avait constaté à l’époque en tant que cadre de cette entreprise, que personne n’a insisté avec force sur la manière de diriger nos entreprises et comment travailler pour les rendre rentables et efficaces dans un contexte économique dirigé par les lois du marché. Le nœud gordien de l’organisation se trouvait, selon lui, non pas dans la réhabilitation des règles procédurières de gestion telles qu’elles étaient appliquées ailleurs, mais dans la recherche graduelle d’adhésion de ceux là même qui font l’entreprise : les travailleurs salariés. Il demeure malheureux de constater aujourd’hui même que nous continuons, hélas, d’occulter la donnée fondamentale qui révélera la capacité de l’entreprise à se redresser par ses propres moyens à savoir la dimension humaine dans son aspect managérial, car ce n’est pas la performance financière qui déclenchera l’éveil.
La solution a pour nom : participation, adhésion et appropriation de l’outil de production.
Ceci ne veut aucunement laisser entrevoir un quelconque retour vers le système de la gestion socialiste des entreprise (GSE) qui considérait les salariés en masse compacte et qui était alimentée par les deniers publics dans un simulacre d’organes de participation institué juridiquement et qui n’avait au demeurant qu’un rôle consultatif. C’est ce que j’ai cru déceler dans son discours, d’ailleurs c’est ce qui se passe actuellement avec les comités de participation qui se limitaient, niveau oblige, à l’octroi de prêts sociaux. Mon ami m’a fait savoir que ce qu’il faut pour réussir au mieux, ce n’est pas tant de faire du social ou de psalmodier des discours enflammés, mais de réhabiliter le travail avec la participation des concernés qu’ils soient décideurs ou employés. A travers ces idées, certaines personnes lui avaient collé l’étiquette « gauche ». Le connaissant il ne l’a jamais été, il ne l’est pas aujourd’hui et cela m’étonnerait qu’il le sera demain. D’ailleurs il n’a aucune tendance politique. Sa vision me l’a-t-il dit, est totalement économique et son souhait est de voir nos entreprises se développer durablement. Donc à mon avis, me disait mon ami, les travailleurs salariés ne doivent plus être considérés comme masse mais en individualités qui constituent un ensemble de savoir- faire que chacun d’eux, où il se situe dans l’organisation ait accès à l’information, à la connaissance générale à travers des canaux qu’il faut imaginer, tout ce qui fait la dynamique de l’entreprise, qu’il contribue à sa manière à sa prospérité, à sa richesse. Le travailleur salarié, dans ce nouveau cadre de travail, doit impérativement changer de statut. Il passera de celui de la passivité dans laquelle il était et se trouve cantonné à un statut de citoyenneté dans l’organisation où il sera considéré comme un acteur du changement. J’avais perçu dans son analyse qu’il voulait que le redressement des entreprises devrait se faire sur la base d’un consensus, dans le compromis et dans le tissage de liens de solidarité à tous les niveaux et non dans la confrontation et la méfiance qui ne feront qu’aggraver les choses. Une vision qui prône la rupture avec l’ancienne démarche de gestion que seuls les dirigeants d’entreprises ont le pouvoir de réaliser. En ce sens, les décideurs de l’entreprise algérienne ne devraient plus occuper les postes de responsabilité en fonction de leurs compétences techniques ou grâce à leurs diplômes, mais en fonction de leurs possibilités à collaborer, à faciliter les échanges, à promouvoir l’esprit de partenariat et d’équipe. Mais, cette rupture ne doit pas être le fait du seul manager qui doit opérer en profondeur des changements dans l’organisation car il va certainement privilégier le coté technique de la chose et va délaisser le côté humain. Cette démarche doit être appuyée par une volonté politique clairement affichée par l’Etat. Cela semble paradoxal à première vue, mais ça ne l’est pas si je puis expliquer par le fait que l’Etat a créé les entreprises, les a géré dans l’absolutisme le plus total durant des années, aujourd’hui, il donne l’impression, qu’il se désengage complètement de celles-ci sans pour autant prendre la précaution de les assainir financièrement et de manière efficace. Il apparaît, cependant dans la démarche du gouvernement une volonté de faire le bilan du vécu des entreprises durant les périodes mouvementées qui ont vu une grande déstabilisation du secteur sous le prétexte de décharger l’entreprise de ses activités annexes et de la recentrer autour du cœur du métier, d’où la création tous azimutes de filiales et sous filiales, de délestages, d’essaimage et autres liquidations … en prônant un retour vers la case de départ à savoir le regroupement des activités. A cet effet je cite l’exemple de certaines entreprises érigées en groupe durant les années 90, qui ont été à leurs tours liquidées pour un retour à l’ancienne organisation. Certaines entreprises autonomes sont devenues aujourd’hui unités dépendantes de l’entreprise mère d’où elles étaient issues. A mon avis et ce n’est qu’un simple avis, car n’étant pas économiste, l’Etat, est à lui et à lui seul qu’incombe l’échec de cette démarche décriée aujourd’hui par de nombreux observateurs avertis mettant en exergue certains managers de nos entreprises qui s’étaient illustrés, par la force des choses, par une substitution à l’Etat, par l’exercice d’un pouvoir exorbitant qui leur était dévolu, apanage exclusif réservé auparavant à l’Etat patron. Il était donc impossible à un décideur d’entreprise publique, en ce moment, de se remettre en cause et de différer de tels pouvoirs. D’où le résultat actuel des choses… HK

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